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passion pour la littérature

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Passionnée de littérature, je souhaite faire partager avec le plus grand nombre d'entre vous ma passion ainsi que les textes et roman que j'écris. Bonne visite et bonne lecture à vous.


Au cirque

Publié par Céline MONMON sur 26 Avril 2015, 17:05pm

Au cirque

À la base, j'étais juste partit pisser derrière un buisson. J'aime pas vraiment les cabines du cirque, alors j'en suis réduit à m'enfoncer dans un truc vert foncé et plutôt piquant, j'sais pas le nom mais j'sais juste que ça me protège des regards indiscrets. C'est du côté de la grand-route, d'accord, mais c'est tellement touffu que personne peut rien y voir, d'un côté comme de l'autre. À part si on cherche vraiment à mater un gars tout peinturluré en plein soulagement, mais bon j’ne pense pas trop que ce soit le rêve de beaucoup de badeaux.

J'étais donc là en train vider tout le vin du déjeuner, celui que Charlot-le-Trompettiste avait piqué au vieux René, et j'm'en étais bien rempli, du Château Patache d'Aux 2009, c'est pas tous les jours qu'on voit du pinard de cette qualité, dans l'métier ! J'faisais ça tranquillement en matant le panorama qui était d'un vide consternant. Faut dire qu'il passe jamais rien par ici. Le cirque c'est un peu loin d'la ville. On voit les tours des banlieue au loin, en plissant un peu les yeux on peut même distinguer le pont du centre. Les familles qui viennent nous voir doivent prendre la voiture. Du coup, comme not ‘présence s'remarque pas trop, le patron il bombarde la ville d'affiches et il passe avec sa p'tite tut-tut, dans les rues, avec ses haut-parleurs qui gueulent. Le boucan ça attire, ou bien ça énerve. Au moins, les gens savent qu'on existe.
C'est déprimant comme la journée est grise, du coup, tout semble plus triste. En plus n’y a personne au chapiteau aujourd'hui alors on dirait que l'endroit est délaissé. Mais nous en sommes bien loin. Non abandonné, le cirque, mais arrêté ; en pause, en week-end si on veut. Y a eu quelques embrouilles dans les coulisses, du coup pour quelques jours c'est stoppé. Moi on a souvent essayé de m'foutre au milieu "Eh Roger tu penses quoi de ci", "Eh Roger tu penses quoi de ça", la p'tite Méli a même essayé de confectionner un mensonge pour me mettre de son côté, "Tu sais que Riri a volé ton maquillage, comme ça, pour le plaisir !" M'a énervé, ça. "Et quoi qu'il en ferait ? Il fait souvent le pitre mais le clown ici c'est moi", que j'lui ai répondu. Et toc ! N'empêche que j'ai toujours pas retrouvé mes peintures pour les yeux, la bouche, le visage. Il me reste seulement celles délavées que j'porte aujourd'hui, un jour de pause en plus. Le bouquet, ça ! J'me demande même si c'est pas la p'tite Méli qui me les a piquées pour faire plus vrai à son histoire. Faut vraiment qu'on la corrige cette gosse.
Enfin avec tout ça, c'est désert, quoi. C'est un décor ridiculement sordide. Le cirque abandonné, presque un cliché d'épouvante. J'imagine que j'dois être le plus flippant, le clown, sauf que j'ai plus trop de maquillage, alors...
Il a plu toute la matinée, maintenant c'est calme mais le ciel est toujours menaçant. L'endroit est boueux, morne, ça clash avec les couleurs flashie du chapiteau. Le jaune pétard se détache dans le décor presque morbide.
Et puis qu'est-ce qu'il fout là, lui.
C'est un ado de bonne famille. De belles fringues, ça se voit qu'c'est cher au premier coup d'oeil ! Il est tout soigné, tout propret, avec son T-shirt à motifs serti de sa petite poche, bien assorti aux chaussures de marque, à la veste précieuse et à sa casquette retournée, et puis au jean slim raccourci par des revers. Tsss toujours à vouloir trouver des frusques fines avec le petit détail qui va bien, ces fils de bonne famille, et à la fin ça s'enlève toute virilité. J'sais pas c'qu'il branle là, lui, avec ses mines rebelles, sa clope à la main et sa fumée qui lui sort de la bouche de manière étudiée. Des mines d'acteur sous ses sourcils froncés. J'viens d'le voir venir, de l'horizon. Ah chiotte, mais qu'est-ce qu'il fout là.
'L'est étrangement déplacé là-dedans, j'veux dire au milieu de tout ça, le chapiteau fantôme, la boue et tout ce Bazard. Il est arrivé comme ça, à pied (de la ville ça fait bougrement loin, à pied), au début j'ai vu qu'une silhouette mince et là il est devant mon nez, sans me voir, moi caché dans mon buisson, et lui trop svelte, trop flegmatique. 'L'a l'air sûr de lui, 'l'a l'air torturé. Des fois ça sonne comme du chiqué, et des fois c'est qu'on se demande vraiment c'est quoi ses problèmes.
J'imagine quelques trucs, une mioche, un parent, mais son apparition est presque surnaturelle et il se donne un air si impénétrable que les explications classiques, ça ne marche pas très bien. Il est tellement fermé comme un roc, que j'me prends à en penser du mystère.
Il déambule lentement, il ne reste jamais statique. Il marche, pas à pas, quitte à faire des boucles. Et puis il s'adosse digne contre la barrière de bois, du côté d'la grand-route. Il tire une taffe, il fume, avec ses mines ; presque agaçant. Et puis il repart. La casquette est tombée. Il continue, il la ramasse pas, c'est à se demander s'il s'en est aperçu. J'ai eu un spasme dans mon buisson quand il s'est éloigné en l'oubliant, un gros réflex difficilement contenu du genre "Eh, mais reviens la prendre !" mais il est mieux sans, alors, pourquoi l'en avertir.
V'là qu'il s'assoit maintenant. La boue doit crotter ses belles fringues, hinhin. Que dalle, il s'en fout, il reste là, un peu. Il enlève sa veste qu'il dépose par terre, dans la bouillasse. Ça, c'est prémédité. J'y vois alors un reniement social. Une manière de se délester de son poids de riche. Les vêtements symbolisent sa condition. Se dévêtir revient à répudier ses origines. C'est qu'j'ai fait des études de sociologie à la base, faut pas croire ! Ouais, même que des fois, quand le patron il a un peu de mal avec ce phénomène de Riri Le Jongleur, je lui fournis un p'tit doigt d'aide. Et gratis avec ça. Il devrait s'en souvenir plus souvent quand il me vire à coup de galoches de son placard (il peut crever, l'patron, pour que j'appelle ça un bureau) quand j'demande quelque chose, un avancement, un jour de repos, la moindre demande et c'est un coup de taloche. Pas commode le patron.
La fumée du garçon s'envole avec des méandres soignés et calculés. Il sait très bien ce qu'il fait avec sa cigarette, l'effet classe que ça produit, oh ouais il en est parfaitement conscient et je suis sûr qu'il en joue alors que personne ne peut le voir. Fin si, moi j'le vois, mais j'pense pas que le gonze se sente observé depuis un buisson par un gars au futard baissé, en ce moment-même ! Il jette son mégot. Puis il ressort une clope de nulle part, vraiment de nulle part, j’ne l’ai pas vue arriver celle-là ! Il l'allume, il fume avec son air souffreteux, ah c'est qu'on hésite vraiment entre le plaindre et lui dire d'arrêter son p'tit numéro. En tout cas il m'intrigue. J'ai les yeux grand ouverts quand je le vois repartir, et il s'en va un peu plus loin, toujours aussi lentement, ah ça c'est sûr qu'il se presse pas, le gamin.
Il se déplace, il slalome, comme ça, à travers l'emplacement dégueulasse. Le T-shirt tombe à son tour, une chaussure valse, la deuxième suit plus tard, et puis il se retrouve en caleçon et... il finit son étrange zig-zag nu. Complètement à poil. J’n’en croyais pas mes deux billes rondes, y avait personne mais quand même...!
Et il est parti... comme ça... J'lui ai ramassé ses fringues et j'voulais aller les lui rapporter, mais le temps que j'remonte ma braguette en sortant de mon buisson et que je lui cour derrière, il a disparu...

J'espère qu’il n’est pas tombé dans la grande mare de boue, là... Y avait des remous à la surface.

 

Céline Monmon 

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